Après une année difficile marquée par des violations de données dans le secteur public, la France a dévoilé sa stratégie nationale de cybersécurité 2026–2030. Répond-elle réellement aux faiblesses mises en lumière en 2025 ?
Stratégie cyber de la France 2026–2030
Ambition après une année de fuites de données
Début 2026, la France a publié sa nouvelle stratégie nationale de cybersécurité couvrant la période 2026–2030.
Le calendrier n’est pas neutre.
L’année 2025 a été marquée par des incidents cyber répétés touchant des ministères, des agences, des fédérations et des plateformes liées à l’État. Des données de citoyens ont été exposées. Des sous-traitants ont failli. La confiance publique s’est affaiblie.
La stratégie a été commandée sous la présidence d’Emmanuel Macron, dont le mandat s’achève en 2027. Cela signifie que l’essentiel du plan sera exécuté par son successeur. Il s’agit, de fait, d’un plan de transition.
Documents officiels :
Version française :
https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20260129_SNC-FR.pdf
Version anglaise :
https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20260129_SNC%20EN_1.pdf
La stratégie s’articule autour de cinq piliers :
- Faire de la France le premier vivier de talents cyber en Europe
- Renforcer la résilience cyber de la Nation
- Enrayer l’expansion des menaces cyber
- Maîtriser la sécurité des fondations numériques
- Soutenir la sécurité et la stabilité du cyberespace en Europe et à l’international
La gouvernance multi-acteurs est évoquée, mais ne constitue pas un pilier formel.
Sur le papier, l’architecture est cohérente. La question est de savoir si elle répond aux défaillances opérationnelles révélées en 2025.
Pilier 1 : Devenir le premier vivier de talents cyber en Europe
C’est la promesse la plus ambitieuse du document.
Le talent en cybersécurité ne se décrète pas. Il se construit à partir de :
- Un enseignement solide en mathématiques et en sciences
- Des filières professionnelles robustes
- Une montée en compétence continue
- Un marché national compétitif
La cybersécurité ne se résume pas à l’apprentissage d’outils. C’est une pensée systémique, un raisonnement adversarial et une adaptation permanente.
Les comparaisons internationales comme PISA montrent que la France fait face à des défis éducatifs dans les fondamentaux STEM. Sans renforcer la base de la pyramide, élargir le sommet devient difficile.
La rétention des talents constitue un autre enjeu. Les ingénieurs qualifiés restent là où s’alignent opportunités, rémunération, clarté réglementaire et qualité de vie. Former des diplômés n’est que la moitié du problème.
L’Allemagne offre un contraste culturel intéressant. Le
Chaos Computer Club
illustre comment des communautés techniques de terrain contribuent à la maturité cyber nationale. Événements, revue par les pairs, débat ouvert : la culture cyber se développe autant socialement qu’institutionnellement.
Une stratégie nationale des talents doit traiter les conditions de l’écosystème, pas seulement des objectifs quantitatifs.
Pilier 2 : Renforcer la résilience cyber de la Nation
Ce pilier fait référence à la réglementation européenne, notamment NIS2, ainsi qu’à des plateformes d’assistance comme 17Cyber.
Or, la réglementation n’est pas la résilience.
La résilience suppose :
- Une responsabilité claire après incident
- Des retours d’expérience publics (post-mortem)
- Des exigences minimales de sécurité uniformes
- Des audits tiers rigoureux et contraignants
- Des indicateurs de performance mesurables
De nombreuses fuites de 2025 ont impliqué des sous-traitants et des expositions d’identifiants plutôt que des acteurs étatiques sophistiqués.
La France dispose d’une expertise solide au plus haut niveau, notamment via
ANSSI – Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information.
Le problème semble résider dans la diffusion inégale des standards entre ministères et agences.
Sans cohérence dans l’application, la résilience reste déclarative.
Pilier 3 : Enrayer l’expansion des menaces cyber
Ce pilier s’oriente vers la dissuasion et une posture plus proactive.
La France possède des capacités significatives en matière de cyberdéfense et de renseignement. Pourtant, les incidents ayant touché les citoyens en 2025 n’étaient pas principalement géopolitiques. Ils étaient opérationnels.
Freiner les menaces globales relève d’une ambition stratégique. Corriger les surfaces d’attaque domestiques est un travail d’ingénierie.
Si l’hygiène interne demeure faible, la posture internationale perd en crédibilité.
Pilier 4 : Maîtriser la sécurité des fondations numériques
Ce pilier traite de souveraineté : infrastructures cloud, cryptographie, chaînes d’approvisionnement et couches de confiance matérielles.
La France a déjà promu des initiatives de cloud souverain, avec des résultats contrastés.
La souveraineté numérique implique des arbitrages :
- Des coûts plus élevés
- Des procédures d’achat plus lentes
- Une flexibilité réduite vis-à-vis des fournisseurs
Le véritable test sera l’engagement budgétaire. La souveraineté n’est pas un slogan. C’est une allocation durable de capital et une discipline dans la commande publique.
Pilier 5 : Soutenir la stabilité en Europe et à l’international
La France se positionne comme acteur stabilisateur dans le cyberespace européen.
La coordination avec les partenaires de l’UE et de l’OTAN est centrale. L’Estonie constitue un point de comparaison éclairant. Elle accueille le
NATO Cooperative Cyber Defence Centre of Excellence
et a reconstruit son architecture numérique après les cyberattaques de 2007 en intégrant la sécurité dès la conception.
Les systèmes numériques estoniens ont été bâtis de manière cohérente à partir d’une crise.
Les systèmes français, eux, sont souvent superposés à des décennies de complexité administrative.
Le leadership extérieur dépend de l’exécution intérieure.
Comparaison : Allemagne, Estonie et France
L’Allemagne décentralise l’autorité tout en conservant une profondeur industrielle. Le
Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik (BSI)
opère de manière visible et publie des recommandations techniques détaillées. Le débat est public. La critique est admise. La transparence renforce la confiance.
L’Estonie centralise numériquement, mais conçoit avec cohérence.
La France centralise administrativement, tout en peinant à imposer une discipline cyber uniforme entre agences et sous-traitants.
La France dispose :
- De ressources importantes
- D’une forte capacité cyber militaire
- D’une expertise de haut niveau
- D’une agence nationale respectée
Pourtant, les fuites civiles récurrentes suggèrent que la fragmentation de la gouvernance demeure une faiblesse structurelle.
La capacité existe. La constance dans l’exécution reste la question.
Le pilier manquant : la gouvernance
Le document évoque la gouvernance multi-acteurs sans lui donner le statut de pilier.
Cette omission est révélatrice.
En 2025, les incidents ont touché ministères, agences, fédérations et sous-traitants. Le schéma était celui de la fragmentation.
Une stratégie sans architecture d’application risque de devenir un récit plutôt qu’une transformation.
Évaluation finale
La stratégie 2026–2030 est ambitieuse et stratégiquement cohérente.
Le véritable indicateur ne sera ni le nombre d’experts formés ni les partenariats internationaux annoncés.
Ce sera la réduction mesurable des fuites évitables.
La cybersécurité n’est pas un exercice de communication.
C’est une discipline opérationnelle.
La France dispose désormais d’une stratégie à cinq piliers.
Les cinq prochaines années diront si elle dispose d’un modèle d’exécution unifié à la hauteur de cette ambition.